Courir, frapper, sauter, chuter et se relever : le sport est un formidable terrain de jeu narratif. Il impose une règle simple — se dépasser — et en tire mille histoires différentes selon qui tient le crayon. Pour ce dossier, direction les terrains, les tatamis et les patinoires à la rencontre de ces héroïnes qui transpirent, s’écorchent les genoux et gagnent (ou perdent) avec panache.
Du manga de sport féminin le plus culte aux découvertes récentes en BD franco-belge et en webtoon, voici notre sélection lecture, discipline par discipline :
- Volley-ball
- Gymnastique rythmique et sportive
- Judo
- Athlétisme
- Danse
- Equitation
- Natation
- Musculation
- Ski alpin
Volley-ball : les pionnières du sport shōjo
Pour évoquer les héroïnes sportives il est important de remonter aux origines du genre. L’un des sports à avoir ouvert la voie du manga sportif c’est le volley-ball féminin porté par l’engouement pour l’équipe japonaise médaillée d’or aux Jeux Olympiques de 1964. Chikako Urano publie dès 1968 Attack N°.1 (アタックNo.1) connu en France sous le nom de son anime Les Attaquantes.
Dans ce manga, nous suivons Kozue Ayuhara, une lycéenne repérée par l’entraîneuse de son nouveau collège pour son potentiel hors norme. Kozue et ses six coéquipières vont fonder un club de volleyball mais surtout tout faire pour participer au tournoi national. Par la force de son héroïne qui est l’une des premières a donné une image de femme indépendante et active, ce manga est perçu comme précurseur des développements du shōjo manga lors des années 1970, notamment avec les œuvres du Groupe de l’an 24 ( Pour les personnes souhaitant en savoir plus sur ce groupe un article dédié à ce groupe de mangakas d’exception est en cours d’écriture, restez à l’écoute ^^).


Bien que le manga n’ait pas encore été traduit en France, il reste une référence du genre et vous pouvez le découvrir dans sa version anime. Diffusée dans toute l’Europe dans les années 80, la série est considérée comme la toute première œuvre à avoir codifié le manga de sport au féminin : amitiés, rivalités, sacrifices et matchs à suspense, tout y est déjà.
Attacker You ! (Jeanne et Serge)
Dans les années 80, la série qui représente le volley ball pour toute une génération c’est Jeanne et Serge. Attacker You! ()reprend le flambeau avec une héroïne extravertie qui s’engage dans l’équipe de volley pour se rapprocher du capitaine masculin dont elle est amoureuse — un classique un peu cliché dans son ressort romantique, mais qui a marqué toute une génération de spectateurs. L’intrigue se déroule au collège Hikawa où les joueuses de l’équipe féminine de volley s’entraînent en espérant défendre un jour les couleurs du Japon. C’est pourquoi la capitaine de l’équipe voit d’un mauvais œil l’arrivée soudaine de Yû, une nouvelle élève débordante de naïveté et totalement novice en la matière.
Adapté en anime, et principalement connu pour cela, les fans de volley ball ont la chance de pouvoir découvrir le manga en français traduit aux éditions Backbox. Cette jolie série en deux volumes créée par Shiuzo Koizumi et Jun Makimura fut publié originellement chez Kodansha via le magazine Nakayoshi. Elle rappelera pas mal de souvenirs aux personnes de la génération club Dorothée et vous plongera dans la découverte de la passion du volley-ball aux cotés de ses héroïnes.

Gymnastique rythmique et sportive : la rivale bulgare qui a lancé une vocation
Toujours dans les années 80, un autre sport connaît son heure de gloire shôjo : la gymnastique rythmique et sportive (GRS), avec Cynthia ou le Rythme de la vie (Hikari no Densetsu, littéralement « La légende de la lumière »), manga culte d’Izumi Asō prépublié entre 1985 et 1989 dans le magazine Margaret, puis adapté en anime la même décennie sous ce titre resté dans toutes les mémoires françaises.

Hikari Kamijo, bouleversée après avoir vu évoluer sur le tapis la célèbre gymnaste bulgare Diliana Gueorguieva, ne rêve plus que d’une chose : devenir à son tour championne olympique. Elle intègre le club de gymnastique de son lycée, où elle croise la route de Hazuki, meilleur espoir japonais de la discipline et grande favorite pour les qualifications des JO de Séoul — une rivalité sportive qui débordera bientôt largement du tapis.
Douée mais loin d’être invincible, Hikari se laisse parfois emporter par ses émotions au point de prendre des risques peu raisonnables sur le praticable, ce qui rend son parcours d’autant plus attachant. Un classique avec un trait fin typique des mangas des années 80 mais toujours aussi efficace dans sa manière de filmer le dépassement de soi.
Publiée une seule fois en France par les Editions Tonkam, cette série est malheureusement très compliquée à trouver à un prix raisonnable. On ne peut que espérer une nouvelle parution chez Delcourt-Tonkam.
Judo : la force qui ne demande rien à personne
Avant de devenir le maître du thriller psychologique avec Monster ou 20th Century Boys, Naoki Urasawa signait dans les années 80 un manga de sport totalement différent : Yawara !.
Parue en 1987 au Japon, antérieure donc aux blocbusters Monster et 20th Century Boys, Yawara! est la série qui révèle le génie narratif de Naoki Urasawa. le manga sera vendu à plus de 30 millions d’exemplaires vendus au Japon à l’époque. Ce manga de sport doublé d’une comédie romantique est un classique du genre qui pourra plaire aux jeunes lectrices comme aux adultes.
Yawara Inokuma est une judokate surdouée, élevée depuis l’enfance par son grand-père, ancien champion, qui rêve de faire d’elle la première médaillée d’or olympique de la discipline féminine. Le twist du manga : contrairement au héros sportif classique qui part de rien et progresse à force d’efforts, Yawara est déjà la meilleure — sans même le vouloir. Elle, ce qu’elle voudrait, c’est vivre une vie de lycéenne ordinaire, entre mode et amourettes. Un renversement malicieux des codes du genre, porté par un dessin déjà terriblement vivant.
Publiée en France chez Kana, dans la collection Big Kana, Yawara ! se compose de 20 gros volumes. La série bénéficie du dessin expressif et précis de Naoki Urasawa qui rend avec justesse le sport et propose une réelle évolution du personnage principal, de ses 16 ans jusqu’à ses 22 ans.



Athlétisme : toujours plus haut, quitte à se déguiser en garçon
Parmi eux ( Hana Kimi)
Comment écrire sur les mangas sportifs sans parler du classique du shojō Parmi eux connu par tous les fans du genre sous le nom Hana-Kimi (raccourci du nom japonais 花ざかりの君たちへ / Hanazakari no Kimitachi e).
Ce manga culte des années 2000 présente les aventures de Mizuki Ashiya, passionnée de saut en hauteur, qui se travestit en garçon pour intégrer le lycée réputé pour son équipe d’athlétisme masculine — dans le seul but de se rapprocher de son idole, une étoile montante de la discipline.
Sous ses dehors de comédie romantique à quiproquos, le manga parle aussi, à sa façon, de dépassement de soi et de la place des filles dans un sport où on ne les attend pas forcément.
En arrêt de commercialisation dans sa version simple, vous pouvez vous plongez dans la lecture de Hana-kimi dans sa version deluxe publiée par les éditions Delcourt.

À noter : si le manga vous plaît, Hana kimi a été un tel succès notamment en Asie que vous pouvez retrouver ses héros non seulement en anime mais aussi en drama version japonaise , taïwanaise, indonésienne et ma petite préférée: version coréenne ❤️
Running girl, ma course vers les paralympiques
Dans un autre genre, impossible aussi de ne pas citer Running Girl, ma course vers les paralympiques de Narumi Shigematsu (Akata), qui aborde le sport sous l’angle du handisport. Rin, lycéenne amputée d’une partie de la jambe droite suite à un sarcome osseux, peine à retrouver goût à la vie — jusqu’à sa rencontre avec un club d’athlétisme handisport et la découverte des lames, ces prothèses de course conçues pour les sportifs. De ce choc naît un nouvel objectif : participer aux Jeux paralympiques de Tokyo. Cette série courte (3 tomes seulement), est portée par un vrai souci de pédagogie sur le handisport et une héroïne qui refuse la résignation.

Running Girl, une série en 3 volumes aux Editions Akata
Danse : un sport pour les petites et les grandes
Avant même le volley-ball, c’est le ballet qui a posé les bases du récit sportif au féminin dans le shôjo. Dès 1976, SWAN de Kyôko Ariyoshi impose la ballerine comme héroïne de sport à part entière : on y suit Masumi Hijiri, jeune danseuse originaire de la campagne japonaise, dans sa quête pour devenir la meilleure ballerine du monde — rivalités, entraînements acharnés, tournées internationales. Vendu à plus de 20 millions d’exemplaires au Japon, SWAN n’a hélas jamais été traduit chez nous, tout comme les œuvres de sa contemporaine Ryôko Yamagishi, qui abordait déjà à l’époque des sujets aussi sensibles que l’anorexie ou la sexualité à travers le prisme de la danse.



Emma et Capucine
Côté titres accessibles en français aujourd’hui, on peut se tourner vers Emma et Capucine, série jeunesse de Jérôme Hamon et Léna Sayaphoun (Dargaud) : deux sœurs partagent le même rêve d’entrer à l’école de danse de l’Opéra de Paris, mais seule Capucine réussit les sélections. Pendant que sa sœur affronte la rigueur et les jalousies du monde du ballet classique, Emma doit apprendre à faire le deuil de ce rêve commun — et découvre finalement sa propre voie du côté du hip-hop. Une jolie porte d’entrée pour les jeunes lectrices, entre exigence du geste et sacrifices de l’adolescence.

En scène !
Pour les fans de danse classique, le manga En Scène ! de Cuvie et Satoko Fujimoto est aussi un très choix. Ce manga qui raconte la révélation puis l’apprentissage de Kanade, bouleversée après avoir assisté à un spectacle de danse. Très joliment dessiné il s’inscrit dans la tradition japonaise des mangas de danse avec un côté romantique dans le dessin mais précis dans le traitement de la danse. Cependant, la fiction reste réaliste et à travers le parcours de Kanade, vous découvrirez le monde de la danse. En suivant les différents personnages, les lecteurs rentrent dans un univers fait de joies mais aussi de contraintes et de doutes pour ces jeunes danseuses dans leur apprentissage et leur carrière.

Subaru
Enfin, pour un public plus adulte et pour sortir du ballet classique, direction la danse contemporaine avec Subaru (昴-スバル-) de Masahito Soda, une série culte en cours de réédition dans une belle version chez Naban.
Chaque soir, la petite Subaru se rend à l’hôpital où son frère jumeau Kazuma est hospitalisé pour une tumeur au cerveau, et danse pour lui : par ses mouvements improvisés, elle lui raconte le monde extérieur qu’il ne peut plus voir. Après un drame qui la marquera durablement, Subaru grandit dans la solitude avant de se replonger corps et âme dans la danse, qui devient pour elle à la fois un exutoire, un fardeau et une nécessité vitale. Porté par un trait volontairement heurté et parfois même disgracieux mais d’une expressivité rare, ce manga fait partie des rares titres capables de transmettre la sensation physique de la danse rien qu’à travers le dessin.
Ce titre dramatique est particulièrement bien écrit et décrit avec virtuosité la sensibilité d’une héroïne touchante — une œuvre marquante, saluée aussi bien par la critique que par les fans.

Équitation : Romance, amitié et confiance en soi
Lorsque l’on parle sport en France, il serait difficile de ne pas évoquer l’équitation. En effet, bien que peu médiatisés sur les retransmissions sportives, les sports équestres sont très populaires sur notre territoire (La Fédération Française d’Equitation est d’ailleurs la troisième fédération en terme de licenciés).
L’échappée belle

On débute ce tour d’horizon équestre avec L’échappée belle de Faith Erin Hicks, autrice-illustratrice canadienne récompensée du prix Eisner.
Publié chez Rue de Sèvres en France, ce roman graphique raconte l’histoire de Victoria, 12 ans, qui adore l’équitation, mais la compétition de haut niveau a un coût — financier comme émotionnel — qui finit par lui faire perdre le goût de sa passion. Après une brouille avec sa meilleure amie, elle quitte l’écurie huppée de Waverley pour le centre plus modeste d’Edgewood, bien décidée à rester distante et à ne se consacrer qu’aux chevaux. Mais Norrie, Hazel et Sam, le trio qui l’accueille, ne comptent pas la laisser s’isoler si facilement — jusqu’à ce qu’une improbable passion commune pour une vieille série de science-fiction, Beyond the Galaxy, vienne recoller les morceaux.
Faith Erin Hicks, elle-même passionnée d’équitation dans sa jeunesse, signe ici un récit d’amitié aussi juste que lumineux, porté par un dessin limpide et chaleureux — largement salué par la critique BD comme un vrai vent frais dans la bande dessinée ado.
Gwendoline
Pour continuer cette sélection, nous vous proposons un grand classique du shojō : Gwendoline (Lady!! レディ!! en version originale japonaise). Ce manga signé Yōko Hanabusa et publié en France par Isan Manga, est connu par les plus anciens grâce à sa version animée. En effet, diffusé en France dès la fin des années 80 sous le titre Gwendoline, l’anime a longtemps été le principal point d’entrée pour les jeunes cavalières en herbe, bien avant que le manga ne soit enfin traduit chez nous en 2015. Difficile à trouver ce manga est entièrement traduit dans une édition luxueuse en 6 tomes que l’on trouvera parfois en bibliothèque ou d’occasion.
Le scénario suit une petite orpheline anglaise recueillie par son père, un vicomte, et qui trouve du réconfort auprès de sa jument Alexandra. L’équitation y devient peu à peu un vrai fil rouge : rivalité avec la hautaine Viviane, capitaine du club équestre de son collège, concours qui pourraient lui permettre de revoir ses proches, jusqu’à sa préparation, dans la suite de la série, pour les Jeux Olympiques d’équitation aux côtés d’un cavalier d’exception.

Jumping
Enfin, chez Akata, éditeur que nous aimons beaucoup pour la qualité de choix éditoriaux nous trouvons le très touchant Jumping d’Asahi Tsutsui. Ce manga aborde l’équitation sous un angle plus grave : Ran, moquée depuis toujours pour son écriture maladroite, a raté ses examens d’entrée au lycée et vit recluse chez elle, coupée de tout lien social (NB : Au Japon ce phénomène est connu sous le nom de hikikomori ).
C’est en emménageant chez sa tante, dans la ville rurale d’Aomori, qu’elle découvre un club équestre local — et, avec lui, une communauté bienveillante qui va peu à peu l’aider à reprendre confiance en elle. Une série courte (4 tomes, série complète ) qui fait du cheval un véritable outil de reconstruction et de lien social, loin des paillettes.

Natation : le romantisme au bord du bassin
Impossible de parler de sport en manga sans évoquer le grand Mitsuru Adachi, immense figure du genre (avec notamment son manga sur le base-ball Touch). Pour cette sélection d’héroïnes sportives, nous vous proposons de plonger dans l’univers de Rough. Dans ce manga, publié à la fin des années 80, le champion en devenir Keisuke Yamato croise le fer — ou plutôt l’eau — avec Ami Ninomiya, membre du club de natation et championne de plongeon, dont il tombe amoureux malgré la rivalité qui oppose leurs deux familles. Un « Roméo et Juliette au bord du bassin », tout en pudeur et en non-dits, où l’héroïne n’est pas toujours au centre du récit mais reste un moteur essentiel de l’intrigue et l’une des grandes figures féminines du sport en manga.

À noter que Rough n’a pas été réédité depuis le début des années 2000 et donc les volumes de cette série sont plutôt à chercher en seconde main. Nous avons de bons espoirs pour une re-publication car depuis quelques années les titres phares d’Adachi commencent à se voir proposer des rééditions en tome deluxe : affaire à suivre !
Musculation : une révolution qui vient du webtoon français
Côté musculation, vous pouvez vous tourner vers Colossale, l’un des plus grands succès français du côté du webtoon, imaginé par la scénariste Rutile et la dessinatrice Diane Truc. Jade appartient à une famille aristocrate en délicatesse financière, contrainte de multiplier les mondanités pour lui trouver un riche prétendant. Sauf que Jade cache un secret : sa véritable passion, c’est l’haltérophilie, pratiquée en cachette la nuit. Sous des dehors de comédie de mœurs bourrée de quiproquos, Colossale déconstruit avec humour et beaucoup de tendresse les injonctions faites aux corps féminins — muscler, exposer, dissimuler — et compte aujourd’hui parmi les plus belles réussites françaises publiées sur la plateforme Webtoon.

Et les sports d’hiver ? Ski alpin : la sororité au sommet
On termine ce tour d’horizon avec Sœurs de glisse, roman graphique de Gwénola Morizur (déjà autrice d’Une femme dans la course) et Agnese Innocente, paru chez Jungle. Librement inspiré de l’histoire vraie des sœurs belges Éléonor et Chloé Sana, premières Belges médaillées aux Jeux paralympiques d’hiver (bronze en descente à Pyeongchang 2018), l’album suit Léonie, malvoyante et passionnée de sport, repérée pour intégrer la section belge de ski alpin handisport — à condition d’être guidée sur les pistes. C’est sa sœur Emma, plus distante et peu attirée par la compétition, qui hérite malgré elle de ce rôle. Tout les oppose au départ, mais l’exigence de l’entraînement de haut niveau, les défaites autant que les victoires, vont les souder bien plus que la simple fratrie. Un très bel album sur le handisport, la sororité et la manière dont le handicap redistribue les équilibres familiaux.

Ce petit tour d’horizon a aussi ses trous : les héroïnes sportives sont nombreuses côté manga — et ce depuis un demi-siècle, du ballet au judo en passant par la natation —, mais restent plus rares côté BD franco-belge et comics, où le sport féminin demeure un terrain sous-exploité comparé à ses homologues masculins (Eric Castel, les innombrables séries de foot au masculin…). Le succès de Colossale montre pourtant qu’il y a une place, et une audience, pour ces récits. Il y a aussi, dans la représentation graphique, une tension récurrente entre performance athlétique et esthétisation du corps féminin — les tenues, les silhouettes, la musculature à peine suggérée puis, avec Jade, enfin pleinement assumée. De quoi nourrir un futur dossier sur la manière dont la BD dessine (ou n’ose pas dessiner) des corps de sportives.