Depuis les années 1960, les magical girls accompagnent les mutations de la figure de la jeune fille japonaise. Entre l’enfance et l’âge adulte, elles incarnent un espace de liberté où les héroïnes peuvent expérimenter d’autres identités, d’autres formes de puissance et parfois même échapper temporairement aux rôles sociaux traditionnels.
Après-guerre : les prémisses
Contexte d’apparition
L’émergence du genre mahō shōjo ne peut être dissociée de l’histoire des médias destinés aux jeunes filles au Japon.
Dès le début du XXe siècle, avec des publications comme Shōjo Club (少女クラブ), se constitue un espace éditorial spécifique, dédié à un lectorat féminin juvénile. Ces magazines participent à la formation d’une culture visuelle et narrative centrée sur l’intériorité, les relations interpersonnelles et l’expression des émotions.

Après la Seconde Guerre mondiale, ce paysage se transforme avec l’essor de magazines tels que Nakayoshi (なかよし) et Ribon (りぼん). Ces supports deviennent des lieux d’expérimentation où se développent des récits mettant en scène des héroïnes confrontées à des dilemmes affectifs et identitaires, dans un cadre quotidien.
C’est à partir de ce socle que vont émerger les premières figures du genre : entre héroïnes proto-fondatrices, petites sorcières du quotidien et formes intermédiaires de la transformation.
Proto-héroine : Un genre ancré dans les thématiques shōjo
Princesse Saphir : une proto–mahō shōjo
Le personnage de Princesse Saphir (Ribbon no Kishi), créé par Osamu Tezuka, apparaît d’abord sous forme de manga entre 1953 et 1956, avant d’être profondément remanié entre 1963 et 1966. Son adaptation animée est diffusée entre 1967 et 1968, soit au moment même où émergent les premières magical girls télévisées. Cette antériorité inscrit Saphir dans une généalogie directe du genre, tout en soulignant son statut de figure fondatrice issue du shōjo manga.


Bien que Princesse Saphir (リボンの騎士 Ribon no Kishi, Osamu Tezuka) ne relève pas du genre mahō shōjo au sens strict, certains voient dans ce personnage une forme précurseuse des héroïnes du genre magical girls. Par sa mise en scène d’une héroïne agissante et traversée par une double identité, engagée dans un conflit entre rôle social et nature intime, elle introduit des motifs qui seront au cœur des magical girls ultérieures.
En cela, on peut avancer qu’elle constitue une proto–magical girl, issue du shōjo moderne.
Naissance des magical girls entre Japon et Occident : Des petites sorcières aux premières métamorphoses
Les majokko : les petites sorcières et la magie du quotidien
C’est sous l’influence occidentale que le genre se formalise réellement avec l’apparition des majokko (魔女っ子, « petites sorcières »).
Parmis ces premières majokko on peut citer Sally la petite sorcière (Sally the Witch 魔法使いサリー) Caroline, (Himitsu no Akko-chan ひみつのアッコちゃん) ou encore Meg (Meg la sorcière 魔女っ子メグちゃん) et Cherry Miel (Cutie Honey キューティーハニー) qui sont connues en France car leur version anime a été diffusée en France dans les années 80/90.


Dans ces récits, la magie est intégrée à la vie quotidienne.
Elle sert à expérimenter le monde, plutôt qu’à accomplir une mission. Kumiko Saito, chercheuse du département des études asiatiques de l’université de Cambridge, rappelle que le genre accompagne les représentations des jeunes filles japonaises depuis les années 1960, avec plusieurs vagues historiques liées aux évolutions des rôles féminins au Japon.
La première majokko : De Ma sorcière bien aimée à Sally la petite sorcière
Sally la petite sorcière est désignée le plus souvent comme la première magical girl. Elle est particulièrement intéressante car elle montre l’influence occidentale dans la naissance du genre. En effet, lorsque Sally the Witch (魔法使いサリー) est créée, le Japon est déjà exposé aux séries américaines diffusées après-guerre.
Parmi elles, Bewitched (Ma sorcière bien-aimée) rencontre un grand succès. Les créateurs japonais s’en inspirent donc directement pour créer Sally.



L’exception Cutie Honey : Une héroïne féminine placée au centre d’un récit d’action
Pour le moment c’est la seule majokko dont le manga a été traduit en français.Paru chez Isan Manga en 2015, il est en arrêt de commercialisation à ce jour.
Parmis ces premières magical girls, Cutie Honey (CHerry Miel pour les fans français) nous offre un modèle de guerrière qui annonce les prochaines générations.
Créée par Gō Nagai en 1973, Cutie Honey occupe une place singulière dans l’histoire des magical girls. Contrairement aux majokko des années 1960-1970, encore liées à l’enfance et aux petits miracles domestiques, Honey Kisaragi appartient à un imaginaire plus explosif, plus sensuel et plus shōnen.

Parution en France
Pour le moment c’est la seule majokko dont le manga a été traduit en français.Paru chez Isan Manga en 2015, il est en arrêt de commercialisation à ce jour.
Androïde capable de se transformer grâce à son célèbre “Honey Flash”, elle introduit une figure nouvelle : celle d’une héroïne féminine placée au centre d’un récit d’action, face à des ennemies elles aussi puissantes, l’organisation Panther Claw. La série conserve certains codes qui deviendront essentiels aux magical girls — la métamorphose, la formule magique, le costume, la révélation d’une identité cachée — mais elle les charge d’une dimension plus adulte et érotisée. Là où les petites sorcières expérimentaient la magie comme un jeu ou un apprentissage, Cutie Honey fait de la transformation un spectacle du corps, du désir et de la puissance féminine. C’est pourquoi elle reste une œuvre charnière : à la fois cousine des magical girls, héroïne de shōnen et préfiguration des héroïnes transformées qui marqueront durablement l’animation japonaise.
Des héroïnes positives et joyeuses
De Sally la petite sorcière en 1966 à Himitsu no Akko-chan en 1969, puis aux héroïnes des années 1970 comme Chappy, Meg ou Lunlun (Lydie pour les français qui ont grandi avec elle), ces personnages introduisent la magie dans un cadre encore très quotidien avec de l’humour et de la légereté. Les thèmes sont plutôt le quotidien, l’amitié, les petites bêtises et les rêves d’enfant. La majokko n’est pas encore une combattante chargée de sauver le monde ; elle est plutôt une fillette ou une jeune adolescente qui apprend à vivre parmi les humains, à cacher son secret, à utiliser ses pouvoirs et parfois à réparer les désordres qu’elle provoque.
Cette première génération installe déjà plusieurs codes essentiels du genre : le secret magique, l’objet de transformation, le compagnon ou l’entourage complice, mais aussi l’idée que la féminité enfantine peut devenir un espace de liberté. Dans ces séries, la magie ne sert pas encore à mener une guerre cosmique : elle permet surtout d’expérimenter d’autres identités, d’échapper un instant aux contraintes du réel et de faire de l’imaginaire des petites filles un véritable moteur narratif.
C’est cette base tendre, domestique et enfantine que les années 1980 puis surtout les années 1990 transformeront peu à peu en récit d’émancipation, jusqu’à faire de la magical girl non plus seulement une petite sorcière, mais une héroïne capable de combattre, d’aimer et de sauver le monde.